Il existe des violences qui éclatent au grand jour et d’autres qui s’installent dans une discrétion presque imperceptible.
Les premières choquent, les secondes se banalisent. Pourtant, elles appartiennent souvent à une même réalité : celle d’une culture qui, depuis des siècles, attribue aux femmes une place, un rôle et des limites. Heureusement, c’est en train de changer mais il en faut des témoignages, des plaintes, des justifications…
Le sexisme ambiant ne se résume pas à quelques plaisanteries maladroites ou à des remarques déplacées. Il est cette toile de fond invisible qui façonne les comportements, influence les représentations et normalise des rapports de pouvoir inégalitaires.
Parce qu’il est partout, il finit parfois par devenir invisible. On peut même en rire ! Mais en effet c’est risible parce que c’est d’un autre temps et que d’en rire montre bien le grotesque des oppositions et de la crédulité de beaucoup. Par contre, les victimes, elles, ne rient pas et crient à l’abandon d’une société encore trop permissive.
Ce que l’on ne voit plus
Le sexisme du quotidien ne prend pas toujours la forme d’une agression ouverte. Il s’exprime dans une remarque que l’on minimise, un compliment qui infantilise, une compétence systématiquement remise en question ou encore cette habitude de demander à une femme d’être plus douce, plus souriante, plus conciliante.
Ces petites phrases semblent anodines.
« Tu réagis trop. »
« Avec ton sourire, tu vas convaincre tout le monde. »
« On va plutôt confier ce dossier à un homme. »
À force d’être répétées, elles construisent des croyances et finissent par limiter les possibilités. Elles enseignent, souvent dès l’enfance, que les filles doivent être sages tandis que les garçons doivent être forts, que certaines émotions sont permises aux unes mais interdites aux autres. C’est très binaire comme pensée. Je n’ai pas toutes les ficelles pour une meilleure compréhension des mécanismes ancestraux mais le fait d’en parler, de dénoncer, d’amener une pensée plus complexe et plus éducative est déjà un pas de plus vers l’évolution des mœurs.
Quand le terrain est déjà préparé, le glissement vers l’abus voire l’agression est à la porte
Sans établir de causalité automatique, il est important de comprendre qu’elles s’inscrivent dans un continuum où les stéréotypes, les rapports de domination et la banalisation de certaines attitudes créent un contexte favorable aux abus.
Lorsqu’une femme apprend toute sa vie à douter de son intuition, à minimiser son inconfort ou à faire passer les besoins des autres avant les siens, il devient plus difficile de reconnaître certaines situations de violence ou de poser des limites.
Le silence entretenu autour de ces sujets renforce encore davantage cette vulnérabilité. Il y a une époque pas si lointaine où il était quasi impossible de dénoncer. Ce n’était pas entandable ni dans la famille ni dans la société. L’opprobre était jeté sur la victime : trop ceci ou pas assez cela mais en tout cas souvent jugé comme étant la tentatrice.
Dans de nombreuses sociétés, le sexisme n’est pas transmis uniquement par les hommes. Il est aussi perpétué par des femmes, souvent des mères, des grands-mères ou des belles-mères. Cela peut sembler paradoxal, mais ce phénomène est bien documenté en sociologie et en anthropologie.
Une mère qui apprend à sa fille qu’elle doit obéir à son mari, supporter les humiliations, ne jamais répondre, servir les hommes avant de penser à elle-même, ou accepter l’infidélité masculine comme une fatalité, n’agit pas toujours par conviction personnelle. Souvent, elle transmet ce qu’elle a elle-même appris. Elle reproduit un système qui existait bien avant elle.
Il est important de comprendre que ces femmes ont souvent grandi dans un monde où leur sécurité dépendait entièrement d’un homme. Ne pas être une “bonne épouse” pouvait signifier être rejetée par sa famille, battue, répudiée ou vivre dans une extrême pauvreté. Elles ont intégré ces règles comme des conditions de survie plutôt que comme un idéal.
On parle parfois de sexisme intériorisé. C’est lorsqu’une personne adopte et défend des croyances qui la désavantagent elle-même, simplement parce qu’elles lui ont été présentées comme naturelles depuis l’enfance. Une mère peut ainsi dire à sa fille :
- « Un homme est le chef de la maison. »
- « Une femme doit supporter pour préserver la famille. »
- « Les hommes ont des besoins, c’est normal. »
- « Ne fais jamais honte à ton mari. »
- « Une bonne épouse sert son mari avant de penser à elle-même. »
Ces phrases ne naissent pas forcément de la cruauté. Elles sont souvent le reflet d’une chaîne de transmission qui dure depuis des générations.
Dans certaines cultures, une femme qui refuse ces normes peut être considérée comme égoïste, rebelle, voire immorale. La pression sociale est immense, et ce sont parfois les femmes elles-mêmes qui deviennent les gardiennes de ces traditions, car elles ont appris que l’ordre familial dépendait de leur maintien.
Les ravages invisibles des violences sexuelles et de l’emprise
En tant que psychanalyste, j’ai accompagné de nombreuses femmes ayant vécu des violences sexuelles ou des relations sous emprise avec un pervers narcissique.
Toutes portaient des blessures profondes.
Certaines avaient perdu toute confiance en elles. D’autres ne reconnaissaient plus leurs propres émotions. Beaucoup se demandaient encore pourquoi elles étaient restées, pourquoi elles n’avaient pas réagi ou pourquoi elles n’avaient rien vu.
Ces questions sont fréquentes, mais elles reposent souvent sur une méconnaissance des mécanismes psychologiques du traumatisme.
L’emprise détruit progressivement les repères. Alternant séduction, manipulation, culpabilisation et dévalorisation, elle installe un doute permanent chez la victime.
Lors d’une agression sexuelle, le cerveau peut également entrer dans un état de sidération. Face au danger, le corps se fige pour survivre. Cette réponse neurologique est normale et indépendante de la volonté.
Comprendre cela constitue souvent une première étape essentielle vers la reconstruction.
Retrouver son chemin
La guérison ne consiste pas à effacer le passé.
Elle consiste à ne plus laisser ce passé définir toute son identité.
Pour beaucoup de femmes, le premier mouvement est de comprendre qu’elles ne sont pas responsables de ce qu’elles ont subi. Puis vient progressivement la reconnexion à soi : retrouver ses sensations, écouter ses besoins, réhabiter son corps et reconstruire un sentiment de sécurité intérieure.
La guérison n’efface ni les cicatrices ni les souvenirs. Elle leur retire simplement le pouvoir de diriger une vie.
Elle ne change pas ce qui a été vécu, mais elle permet de regarder son histoire sans qu’elle définisse entièrement qui l’on est. Peu à peu, la culpabilité laisse place à la vérité : aucune femme n’est responsable de la violence qu’elle a subie.
Alors commence un chemin plus intime. Celui de la réconciliation avec soi-même. Retrouver ses sensations, écouter ses besoins, réapprendre à faire confiance à son corps, retrouver sa voix, sa force et sa liberté. Car derrière chaque blessure demeure une personne qui n’a jamais cessé d’exister.
La plus grande victoire n’est pas d’oublier. C’est de vivre pleinement, malgré ce qui a tenté de nous briser. C’est reprendre le pouvoir sur sa propre histoire et comprendre qu’aucune agression, aucun sexisme, aucune domination ne pourra jamais définir la valeur d’un être humain.

